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Philosophe sénégalais, enseignant à l’université Columbia (New York) et ancien élève de Louis Althusser et Jacques Derrida à l’École normale supérieure, Souleymane Bachir Diagne decrypte les raisons de croire encore à la notion de progrès.

[Entretien] “Ce n’est pas en se refermant sur soi-même que l’on fera face à tout ce qui nous menace”

Brexit, élection de Donald Trump, score de Marine Le Pen… la tendance populiste gagne du terrain. Les démocraties sont-elles menacées par les populismes ?

 

Vous pourriez ajouter à votre liste le score très élevé du parti populiste de Geert Wilders aux Pays-Bas en 2015. En France, le ouf de soulagement de voir Marine Le Pen ne pas arriver en tête du premier tour de la présentielle ne doit pas faire oublier le score sans précédent de l’extrême droite. Dans ces deux cas, même si la démocratie a montré qu’elle pouvait résister, force est de remarquer qu’elle est tout de même fragilisée. De même, ce qui s’est passé à Charlottesville, aux États-Unis, où des néonazis ont repris des slogans que l’on croyait d’un autre âge, tandis que les membres du Klu Klux Klan se découvrent une nouvelle jeunesse, est en quelque sorte l’amplification des phénomènes populistes ambiants. Pire, cela démontre une certaine continuité entre le populisme actuel et un passé très sombre.

Ce danger, je le crains, risque d’être encore présent un certain nombre d’années. Il est donc capital de montrer que ce régime fragile qu’est la démocratie est à défendre.

Les attentats terroristes comme les démonstrations de force de l’extrême droite, notamment aux États-Unis, font ressurgir l’obscurantisme parallèlement à la montée du populisme...

 

Effectivement on observe qu’il existe un lien organique entre les populismes, ou plutôt ces ethno-nationalismes, pour utiliser un terme plus précis, et l’obscurantisme. Ce n’est pas un hasard si le mouvement qui a porté Donald Trump au pouvoir est également un mouvement qui remet en question des choses aussi fondamentales que la science. Bien entendu, il y a des intérêts économiques très précis derrière son retrait de l’accord de Paris sur le climat : on voit parfaitement les intérêts pétroliers ou encore ceux de l’industrie du charbon. Mais plus profondément, ce discours remet en question la science. Cela va de pair avec la remise en cause, par des soutiens du Président américain, de la théorie de l’évolution en la mettant sur le même plan que le créationnisme. Cette réduction de la science à un simple récit, auquel on peut opposer un autre récit, relève de l’obscurantisme le plus profond.

De même le fondamentalisme, qui mène au terrorisme, est comme son nom l’indique le refus le plus radical qui soit du progrès. L’idée même qu’on puisse revenir à un état antérieur considéré comme l’état pur de la religion est une façon de dire que le temps est un ennemi, qui ne signifie plus progrès mais nécessairement détérioration. Il s’agit de la négation même de l’idée de progrès. Nous sommes face à une régression qui s’assume comme telle et qui s’appuie sur une tradition reconstituée, sans souci de la vérité, pour les besoins de la cause.

LES PIRES CHOSES SONT AUJOURD’HUI EN TRAIN D’ÊTRE ACCOMPLIES AU NOM DE LA RELIGION.

Les attentats et le fondamentalisme mettent à mal l’image de l’Islam, tout comme une partie de l’extrême droite met à mal l’image du christianisme. Les religions peuvent-elles redevenir porteuses de paix et de progrès ?

 

Les pires choses sont aujourd’hui en train d’être accomplies au nom de la religion. Dans un tel contexte, les musulmans sont en quelque sorte victimes deux fois : d’une part ils sont victimes physiquement, on oublie trop souvent que les attentats visent d’abord les populations musulmanes (comme en Irak, en Afghanistan, ou plus récemment au Burkina…), qui sont les premières victimes et les plus nombreuses des terroristes. D’autre part, ces populations sont également victimes de ce que l’on pourrait qualifier de prise en otage, puisque c’est au nom de leur religion que sont commises ces atrocités.

On peut également citer le bouddhisme qui a très longtemps été considéré comme la religion de la spiritualité, de l’acceptation, qui ne présenterait pas les mêmes « défauts » que les autres religions mais qui est dévoyée au Myanmar (en Birmanie), où les bouddhistes participent à de véritables pogroms contre les musulmans Rohingya. C’est la preuve que toutes les religions, même les plus spirituelles, peuvent être instrumentalisées pour servir le meurtre et l’oppression.

Ceux qui provoquent les attentats recherchent une guerre de religions : après un attentat, les gens peuvent se dire : “Nous savons bien que ce n’est pas la religion mais son instrumentalisation”. Mais les terroristes comptent sur l’effet de répétition et d’exaspération dans l’optique de creuser une distance, un abîme infranchissable entre les réglions pour lancer une sorte de guerre civile généralisée. C’est pour cela que la mise en scène des attentats, et donc de l’horreur et de la terreur, est aussi importante pour eux.

Cela fait oublier un autre aspect des religions qui est leur capacité à faire progresser l’humain en faisant progresser l’idée d’une Humanité commune. Bergson a montré que l’idée d’humanité n’est pas immédiate, ce qui est anthropologiquement plus immédiat ce sont mes proches, ma famille, ma tribu. Il a donc fallu quelque chose d’autre que l’instinct tribal pour que l’Homme s’élève à l’idée d’Humanité. L’une des sources de cette idée d’Humanité, c’est précisément la religion qui nous dit que mon prochain n’est pas forcément mon proche. C’est pour cela que les religions, porteuses de ces idées universelles d’ouverture, d’hospitalité, participent à la solution des problèmes de fanatisme meurtrier que nous connaissons actuellement.

LA « PATRIE DES DROITS DE L’HOMME » N’A PAS JOUÉ LE RÔLE QU’ON ATTENDAIT D’ELLE FACE À LA PLUS GRANDE CRISE MIGRATOIRE DEPUIS LA SECONDE GUERRE MONDIALE.

Peut-on dire que les démocraties occidentales, notamment la France, ont failli face à l’afflux de réfugiés ?

 

Au moment de la crise des réfugiés, c’est incontestablement l’Allemagne qui a eu la réaction la plus en pointe. Angela Merkel a été, de ce point de vue-là, admirable : elle a rappelé un certain nombre de grands principes. Dans le même temps, la France a été en retrait. La « patrie des droits de l’Homme » n’a pas joué le rôle qu’on attendait d’elle face à la plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale. La France est identifiée à la jungle de Calais lorsqu’on fait référence aux migrants quand l’Allemagne est louée pour son ouverture.

 

Existe-il néanmoins encore des raisons ou des espoirs de croire dans la notion de progrès dans le monde actuel ?

 

Je reste optimiste sur l’idée de progrès parce que qu’elle que soit la nature sombre du tableau du monde actuel, il existe tout de même une forme de résilience et de résistance. À titre d’exemple, nous voyons que les démocraties portent en elles une forme de fragilité face aux populismes mais c’est cette fragilité qui fait leur force. Ce n’est pas totalement paradoxal de dire cela : si l’on prend la liberté d’expression, c’est ce principe qui permet à des néonazis ou au KKK de donner libre cours à leurs idéologies nauséabondes, comme à Charlottesville. Mais c’est précisément parce qu’ils ont profité de ce principe démocratique pour manifester contre la démocratie que cette dernière a démontré sa force et montrant sa capacité à laisser s’exprimer sa négation pour fortifier ses principes. J’y vois une leçon à tirer : ce n’est pas en se refermant sur soi-même que l’on fera face à tout ce qui nous menace. Au contraire, la réponse à cette menace c’est d’avantage d’ouverture à l’idée d’humanité, d’hospitalité, quelles que soient les difficultés.

Il faut toujours privilégier la solution la plus humaine possible. Ce qui n’est pas contradictoire avec le fait d’être pragmatique en cherchant à régler les problèmes. Sur l’exemple des migrants, à long terme, la solution doit consister à faire en sorte que des gens n’éprouvent plus le besoin de risquer leur vie en traversant la Méditerranée pour fuir les horreurs de leur pays. Mais, pour y parvenir, il est indispensable de comprendre que la réponse n’est pas dans la fermeture. Les grands principes démocratiques sont capables de montrer que la démocratie est toujours en faveur de l’ouverture, qui est la seule réponse aux problèmes et aux crises. C’est bien cela qui fonde mon optimisme et ma croyance dans le progrès humain.

Published by CFDT CA Languedoc - Actualités Nationales

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